GLOIRES

Textes de Jérémie Bossone Sauf « Gottingen » (texte de Barbara)

GLOIRES

RIEN A DIRE

 

C’est moi, là, sirotant mon vin

Tombé de zénith en nadir

Moi qui me prétends écrivain

Eh bien ce soir j’ai rien à dire

Je jette un’ pièce à la patronne

Et puis j’attrap’ ma veste en cuir

Un client fait : « bonn’ nuit, Bossone ! »

Je réponds rien, j’ai rien à dire

 

Et je dériv’ sur les trottoirs

Les réverbèr’ ont d’affreux rires

C’est fou c’que la nuit devient noire

Putain, quand on a rien à dire

« Ce n’est pas à coups de silence

Que l’on se bâtit son empire »

Tels sont les mots de ma conscience

Ell’ parle, et moi j’ai rien à dire

 

Comme un violeur prend position

Je sors mon stylo pour écrire

Mais on n’ viol’ pas l’inspiration

Non, rien à fair’, j’ai rien à dire

Les rues défil’ et j’accélère

Je songe à me reconvertir

C’est navrant, mais de quoi j’ai l’air ?

Moi, l’auteur qui n’a rien à dire

 

Et j’entends les étoil’ qui causent

La Poésie doit me maudire

Tant de sujets, de nobles causes

Et moi, moi qui n’ai rien à dire

Je crois’ des feux, des MacDonald

Cett’ nuit va-t-elle enfin finir ?

Et je songe à Scott Fitzgerald

Bordel, pourquoi j’ai rien à dire

 

Et je cours à travers la ville

Je cours, je cours pour m’étourdir

Pour oublier l’état servile

De celui qui n’a rien à dire

Oui je cours à travers la ville

Je cours, je cours pour m’engloutir

Qu’ell’ sont cruell’ et qu’ell’ sont viles

Ces nuits où l’on a rien à dire

Ces nuits où l’on a rien à dire…

 

 

DECOMPLEXE

 

On se voit beau

On coiffe un nouveau chapeau

On vit une heure

On perd, on gagne

La poussièr’ nous accompagne

On vit, on meurt

On toise, on dupe

On glisse un doigt sous la jupe

On vit une heure

On rit, on boit

On se marie, et puis quoi ?

On vit, on meurt

 

Refrain

C’est un jeu

Très complexe

Mais moi je

Décomplexe

 

On s’ saoule, on danse

On court sous le ciel immense

On vit une heure

On gueule, on brille

On va seul et on vacille

On vit, on meurt

On siffle, on cause

On kif’ le parfum des roses

On vit une heure

On roule, on braille

On s’écroul’ dans la bataille

On vit, on meurt

 

Refrain

 

Bridge :

On se bouscule

On savour’ les crépuscules

On crie, on croit,

On est tous des Christ en croix

 

On fêt’ ses vingt ans

On les jett’ dans le printemps

On vit une heure

On cass’ des pierres

On s’embrass’ dans la lumière

On vit une heure

On fend son crâne en criant : « No pasarán ! »

On vit une heure

On trique, on troque

On fabrique notre époque

On vit une heure

 

Refrain

 

 

GÖTTINGEN

Paroles et musique de Barbara

© 1964  Editions Métropolitaines

 

Bien sûr, ce n'est pas la Seine,

Ce n'est pas le bois de Vincennes,

Mais c'est bien joli tout de même,

A Göttingen, à Göttingen.

Pas de quais et pas de rengaines

Qui se lamentent et qui se traînent,

Mais l'amour y fleurit quand même,

A Göttingen, à Göttingen.

Ils savent mieux que nous, je pense,

L'histoire de nos rois de France,

Herman, Peter, Helga et Hans,

A Göttingen.

Et que personne ne s'offense,

Mais les contes de notre enfance,

"Il était une fois" commence

A Göttingen.

 

Bien sûr nous, nous avons la Seine

Et puis notre bois de Vincennes,

Mais Dieu que les roses sont belles

A Göttingen, à Göttingen.

Nous, nous avons nos matins blêmes

Et l'âme grise de Verlaine,

Eux c'est la mélancolie même,

A Göttingen, à Göttingen.

Quand ils ne savent rien nous dire,

Ils restent là à nous sourire

Mais nous les comprenons quand même,

Les enfants blonds de Göttingen.

Et tant pis pour ceux qui s'étonnent

Et que les autres me pardonnent,

Mais les enfants ce sont les mêmes,

A Paris ou à Göttingen.

 

O faîtes que jamais ne revienne

Le temps du sang et de la haine

Car il y a des gens que j'aime,

A Göttingen, à Göttingen.

Et lorsque sonnerait l'alarme,

S'il fallait reprendre les armes,

Mon cœur verserait une larme

Pour Göttingen, pour Göttingen.

 

 

LA TOMBE

 

Cette tombe était ancienne

Ell’ présentait encor bien

Cette tombe était la sienne

A lui qui ne m’était rien

Elle était blanch’ sous les feuilles

Et légèr’ment lézardée

Comme ell’ me faisait de l’œil

Moi, je m’y suis attardé

Qui es-tu

Toi qui dors là sous la pierre ?

Que fis-tu

Sous le chaud soleil d’hier ?

Souriais-tu

Quand on ferma tes paupières ?

M’entends-tu ?

 

Cette tombe était ancienne

Ell’ dormait sous le lilas

Cette tombe était la sienne

Et moi je passais par là

D’épitaphe et de grand deuil

Ell’ n’était plus trop fardée

Ell’ m’adressait un clin d’œil

Alors je l’ai regardée

Qui es-tu

Toi qui dors là sous la pierre ?

Que fis-tu

Sous le chaud soleil d’hier ?

M’entends-tu

Toi que berce la poussière ?

Qui fus-tu ?

 

Je fus ce brave type

Qui t’embrass’ quand il part

Je fus le prototype

De tous les salopards

Je fus un ambitieux

Qui manqua d’ambition

Je fus un vrai vicieux

Comblé de fellations

Je fus un acrobate

Qui chuta du trapèze

Je fus un psychopathe

Je fus celui qu’on baise

Je fus tué dans mon bain

Par électrocution

Je fus un Jacobin

Sous la Révolution

Je fus bourgeois sublime

Gorgé de petitesse

Je fus cet anonyme

Qu’on pleur’ par politesse

Je fus Sanguinair’ Joe

Qui fit trente ans de bagne

Ouvrier chez Peugeot

Héros sous Charlemagne

Je fus l’ami d’un chien

Qui creva sur mon cœur

Je fus un chirurgien

Un putain d’arnaqueur

Je fus un érudit

Fier de son étendard

Je fus un abruti

Qui rêva d’être une star

Je fus un mousquetaire

Au temps des fleurs de lys

Moussaillon solitaire

Sur le bateau d’Ulysse

Je fus, ma vie durant,

Joueur de flûte à Orthez

Je fus un conquérant

Dans l’armée de Cortès

Je fus, qui s’en dout’rait,

Fabricant de boutons

Je fus berger distrait

Qui perdit ses moutons

Je fus moine en Asie

Bouddha me fit voir clair

Je fus soldat nazi

Dans le siècle d’Hitler

Je fus un écrivain

Mort de n’avoir pu naître

Un amateur de vin

Fustigé par les prêtres

Je fus un amoureux

Qui n’eut jamais de chance

Je fus un con fiévreux

Je suis mort pour la France

Enfin je fus ton frère

Ton frère

Enfin je fus ton frère

Toujours ton frère

 

Cette tombe était la sienne

En ce jour, oui, mais demain,

Cette tombe ell’ sera mienne

C’est la ronde des humains

 

 

GALWAY

 

Quand les homm’ auront tout dit

Quand la coup’ sera pleine

Quand le cœur sera comme un’ cage

Quand trônant sur mon pays

Bêtise sera reine

Je ferai mes bagages

Et m’en irai…

 

Quand les canons chanteront

Plus fort que les poèmes

Quand rien ne restera d’avant

Quand les jours trist’ éteindront

L’amour et la bohème

Moi je suivrai le vent

Et m’en irai…

 

Refrain

Je m’en irai

Comme disent les anglais :

« Goodbye ! I’ll be on my way… »

Je m’en irai

Dans les nuits de janvier

Pour aller vivre à Galway

 

Quand les homm’ auront menti

Sans éprouver de peine

Quand les cochons seront cossus…

Quand les homm’ auront brandi

Le drapeau de la haine

Je cracherai dessus

Et m’en irai…

 

Refrain

 

En rayon de soleil brillant sur le matin…

En ménestrel sur le chemin…

 

Refrain

 

 

SCARLETT

 

Et le voilà encor ce soir

Huit heur’ à la pendul’ du bar

Il entre, il salue et il dit :

« Whisky ! »

Les clients le trouv’nt assez drôle

Ce type avec son air tout triste

Ils dis’en haussant les épaules :

« Pfff, ces artistes… »

Car lui il écrit des chansons

Ou du moins il essaie, mais bon…

Y a le loyer, et les ennuis,

Et son pèr’ qui croit trop en lui…

Quand la nuit tombe et qu’il étouffe

C’est ici qu’il reprend son souffle

Dans ce bar où ell’ lui sourit

Tout en lui servant son whisky,

Scarlett…

 

Il voudrait lui dir’ : « je t’emmène !

J’ai pas un’ tune, à peine un toit,

C’est vrai j’ai rien, mais viens quand même,

J’suis un auteur, mon heur’ viendra ! »

Et il est là, et dix heur’ sonnent

Il sent tout son cœur qui bouillonne

Alors il redresse la tête

Et dit : « Scarlett…

… un whisky »

 

Et le voilà un autre soir

Huit heur’ à la pendul’ du bar

Il entre, il salue et il dit :

« Whisky ! »

Comme il attend là en silence

Les clients croient que monsieur pense

Ils disent en secouant la tête :

« Bah… ces poètes… »

C’est vrai qu’il écrit des chansons

On a même dit qu’il était bon

Mais son succès comm’ les heur’ fuit

Et sa mèr’ tremble à caus’ de lui…

Quand la nuit tombe et qu’il étouffe

Il s’en revient pour prendre un verre

Et c’est ell’ qui lui rend le souffle

Quand ell’ s’approche et qu’ell’ lui sert,

Scarlett…

 

Il voudrait lui dire : « Je t’aime !

Je sais qu’il fait froid dans mes bras

Scarlett, oh, viens quand même

Je n’suis pas

Un loser ! »

Et il est là, minuit passé

Et son cœur qui va exploser

Alors il redresse la tête

Et crie : « Scarlett !...

… un whisky »

 

Et le voilà comm’ tous les soirs

Toujours huit’ heur’, toujours au bar

Juste un peu plus sombre aujourd’hui

Allez, ffuiitt, whisky !

Il n’a pas fini sa chanson

Mais maint’nant il s’en contrefout

Le monde a fait de lui son fou

Allez chant’, bouffon !

Et quand les rois auront bien ri

Peut-êtr’ qu’il se tranch’ra les veines

Et s’écroul’ra dans ses écrits

En songeant que la gloire est vaine

Oui, mais en attendant, ce soir

Il reste collé près du bar

Où Scarlett le frôl’ de ses doigts

En espérant qu’il l’emmèn’ra

Ce soir peut-être…

 

 

L’EROTIQUE

 

D’abord, quelques baisers sur

Tes lèvr’, en guis’ d’apéro…

Puis je descends, et sois sûre

Que tu vas m’apprécier en héros…

 

…Bien lubrique !

Ton héros,

Ma belle…

 

Tu gémis, je te renverse

Refais moi ton numéro

De catin libre et perverse

Et je te referai le héros…

 

…Bien sadique !

Ton héros,

Ma belle…

Ton érotique !

 

Je tiendrai toute la nuit

N’en déplaise à ces blaireaux

Qui t’ont fait crever d’ennui

Dans ce lit je serai ton héros…

 

…Romantique !

Ton héros,

Ma belle…

Ton érotique !

 

Et l’aube reviendra

Derrièr’ le rideau

Et l’aube reviendra

Caresser ton dos

Mais le jour qui la suit

Vaut bien moins que nos nuits…

 

 

LES AMANTS DE LA SEINE

 

Paris dardait ses rayons

Vous et moi nous aimions

Au bord de la Seine

Nous laissions glisser nos cœurs

Sur le fil de ces heures

Le long de la Seine

Certains jours je disais : « J’ose ! »

Et vous offrais des roses

Vous étiez si belle

Nous vivions ivres de vent

Et dansions en buvant

Du vin de Moselle

Oh jolie demoiselle…

Qu’en est-il de l’amour

De ces amants ?

 

Paris était un fruit mûr

Vous et moi marchions sur

Les ponts de la Seine

J’y venais seul certains soirs

Quand, ne pouvant vous voir,

J’avais l’âme en peine

Oh jolie demoiselle…

Qu’en est-il de l’amour

De ces amants ?

 

J’avoue n’avoir jamais vu

Plus d’amour que j’en eus

Au bord de la Seine

Quand vous et moi la suivions

Sous le feu des lampions

Vos mains dans les miennes

Faut-il qu’il m’en souvienne ?

Où sont-ils tous ces jours…

Et ces amants ?

 

 

JAMAIS RESTER

 

Quand le soleil fleurit, jamais rester

Quand nos belles font des filles, jamais rester

Quand les villes s’endorment, jamais rester

Quand les cathédrales pleurent…

Quand la musique étreint, jamais rester

Quand tous nos mots s’apaisent, jamais rester

Quand ton cœur bat tranquille, jamais rester

Quand les souvenirs pleuvent…

 

Refrain

Oh Felice, jamais rester

Oh Felice, jamais…

Nous sous la lune

Mais je ne t’aime pas

Douce ma brune

Non je ne t’aime pas

Où s’en vont ces routes qui dansent dans la brume et m’emportent

Loin…

Je ne t’aime pas } × 3

Je ne peux pas

 

Quand le présent nous blesse, jamais rester

Quand la bière devient noire, jamais rester

Quand les rires se rident, jamais rester

Quand l’horloge ensorcelle…

Quand les fantômes s’éveillent, jamais rester

Quand le vent nous caresse, jamais rester

Quand l’heure s’immobilise, jamais rester

Quand rien ne m’est sévère…

 

Refrain

 

Quand les corps s’entrelacent, jamais rester

Quand la distance nous pressent, jamais rester

Quand mes larmes t’embrassent, jamais rester

Quand revient le silence…

Quand l’étranger se lève, jamais rester

Quand le tambour résonne, jamais rester

Quand le clown ouvre l’eau, jamais rester

Quand l’étoile me rappelle…

 

Refrain

 

 

DER LEIERMANN

Poème de Wilhelm Müller / Musique de Franz Schubert / Traduction de David Le Marrec

 

Drüben hinterm Dorfe / Devant le village
Steht ein Leiermann / Se tient un vielleux ;
Und mit starren Fingern / Par le froid et l'âge
Dreht er, was er kann. / Ses doigts jouent fiévreux.

Barfuß auf dem Eise / Pieds nus sur la neige
Wankt [1] er hin und her / Danse, vacillant,
Und sein kleiner Teller / Sa sébile beige
Bleibt ihm immer leer. / Le laisse larmoyant.

Keiner mag ihn hören, / Pas un pour l'entendre,
Keiner sieht ihn an, / Pas un pour le voir ;
Und die Hunde knurren [2] / Les chiens à le fendre
Um den alten Mann. / Mordent son frac noir.

Und er läßt es gehen / Il laisse le monde
Alles, wie es will, / Aller comme il peut ;
Dreht und seine Leier / Et ses doigts qui grondent
Steht ihm nimmer still. / Pressent le bois râpeux.

Wunderlicher Alter, / Dis, vieillard étrange,
Soll ich mit dir geh'n ? / Voudrais-tu mes chants ?
Willst zu meinen Liedern / Prêter à ma fange
Deine Leier dreh'n ? / Tes accents touchants ?

[1] Texte original de Müller : "Schwankt".
[2] Texte original de Müller : "brummen".

 

 

L’EMPIRE

 

« Bonjour, moi c’est Richard ! Ici, c’est mon empire,

De la porte à la piste et de la piste au ciel !

Vous avez l’air d’un ang’, vous savez mad’moiselle ?

Dans cette robe blanch’ vous brillez comme un cygne

Avec vos boucles blond’ on dirait Marilyn…

Viens danser viens danser

J’ai tout un tas d’trésors

Dans mon chapeau cachés

Viens danser viens danser

Si tu veux j’te les sors

Mais d’abord viens danser

Une danse et…ah tiens,

Mon verre est vid’… J’reviens.

 

Salut, moi c’est Richard ! Ici, c’est ma maison,

De la porte à la piste et d’la piste au plafond !

T’as l’air d’un ang’, tu sais ça mad’moiselle ?

Cette veste cintrée te va plutôt pas mal

Avec ton regard fier on dirait Clair’ Chazal…

Viens danser viens danser

Ma voiture est dehors

On pourra s’ balader

Viens danser viens danser

Si tu veux bien on sort

Mais d’abord viens danser

Une danse et… ah tiens,

Mon verre est vid’… J’reviens !

 

Coucou, moi c’est Ricard, et ici, c’est chez moi

De la porte à… la porte et… de la porte… à moi…

T’es un ang’, mad’moiselle ?

Avec tes hanch’ qui tangu’ et ton cul qui déchire

Dans ton costume orange on dirait… Casimir…

Mais c’est pas grave allez…

Viens danser viens danser

Je sais pas où tu dors

mais ça peut s’arranger…

Viens danser viens danser

Ce que tu veux j’te l’sors

On pourra s’amuser…

S’amuser, ouais… ah tiens,

Mon verre est vid’… J’reviens… »

Et un peu à l’écart

Accoudé au comptoir

Comm’ tous les sam’dis soirs

Pour sabrer le cafard

Moi,

Une pinte à la main

Je regarde Richard

On ne nous voit pas tous, mais nous somm’ là

Tous ces lions blessés dans l’ombre du bar…

Et les lumièr’ explos’ et les verr’ pleuvent

Des longs fauteuils en cuir à la piste de danse

Partout les corps se frôl’ sans jamais s’embrasser

Sous la bièr’ qui déferl’, dans la fièvre qui monte

Nous somm’ quelques milliards, ici c’est notre empire

De la porte à la piste et de la piste au ciel

Avec nos cœurs qui cour’ pour rattraper les rires

Que nous avons perdus au fond de nuits trop vieilles

Ici c’est notre empire

Ici c’est notre empire

 

 

LE CARGO NOIR

 

Longtemps je me suis vu en haut

Je me croyais unique ou presque

J’avais bien quelques idéaux

Des trucs d’écol’, des plans grotesques

J’ai fait du sport et perpétré

Des conn’ries, toujours mal à l’aise,

Et puis un jour j’ai rencontré

Le Dépressif aux Fleurs mauvaises

Le saint homme à nul autre idem

M’a dit :  « j’ai un truc à t’fair’voir »

Je l’ai suivi et le jour même

J’ai découvert le Cargo noir

 

Ses voil’ embrassent les nuages

Les étoil’ , son mât de misaine

Sa coque est noir’ comme un orage

Et sa carène, un ciel d’ébène

Le beau navir’ brille, amarré

On y voit null’ trac’ de chaloupe

Un ange en orne le beaupré

Et un grand crâne blanc la poupe

Des marins à têt’ de Charon

Embarqu’ à bord quand vient le soir

Des rêv’ et des idées sans nom

Sans prix, tel est le Cargo noir

 

Comm’ rien ne m’attendait en ville

Et que l’esquif me plaisait fort

J’ai dit merci à mon Virgile

Et me suis engouffré à bord

J’ai vogué sur des mers d’extase

Enlacé des constellations

Chevauché sirèn’s et Pégases

Dans la lumièr’ des créations

Et un beau jour j’ai vu Lili

Qui, lors d’une escal’ dans un square,

Dans sa robe à fleurs m’a souri

J’ai déserté le Cargo noir

 

Lili et moi avons tracé

Traversé l’Italie en stop

Inventé de nouveaux baisers

Tapis dans l’ombre des échoppes

La nuit, mêlés sous le velux,

Nous échangions des apophtegmes

Je lui disais : « tu es mon luxe »

Ell’ me répondait : « non, je t’aime »

Nous étions souverains d’amour

Trônant dans une tour d’ivoire

Et mon âme au fil de ces jours

N’a plus songé au Cargo noir

 

Mais le temps ronge les amants

Comme l’océan ses épaves

Lili était triste à présent

Et sa rob’ dormait dans la cave

Moi je passais des nuits entières,

Sans plus trop me soucier des nôtres,

A fair’ des parties de poker

Avec Rimbaud, Dylan et d’autres…

Et les heur’ tournant, je songeais

En les regardant rire et boire

Que leurs yeux fiers me rappelaient

Ceux des marins du Cargo noir

 

Alors Nounours est arrivé

Avec ses yeux ronds et ses poils

Il fallait pour me remplacer

Quelqu’un qui fît office de poêle

Car ma Lili si délaissée

Au cours des ans avait pris froid

Quand l’animal l’a caressée

Elle a flambé comm’ du bon bois

Tous deux vers la Belgique ont fui

Un soir d’orage, et j’ai cru voir

Alors que s’abattait la pluie

Comm’ les remous du Cargo noir

 

La littératur’ sainte est folle

Car l’homme est bien peu spirituel

Et quand Prouhèze aux cieux se colle

Rodrigue écume les bordels

J’ai traîné, comm’ le fut Hector,

Ma pâl’ carcasse au cœur des villes

Hanté les rad’ le long des ports

Trinqué avec les imbéciles

Et puis quand leurs chants se sont tus

Sur un quai, seul, me laissant choir,

J’ai pleuré tout ce que j’ai pu

Et soudain vu le Cargo noir

 

Il brillait comme au premier jour

Dans l’ombre du port endormi

Les étoil’ lui faisaient la cour

La mer déroulait son tapis

Il attendait l’appareillage

L’ang’ familier montrait le ciel

J’ai songé à tout l’équipage

Et tourné l’œil vers la pass’relle

Rêvant aux trésors de ses cuves

Sans même m’en apercevoir

Happé par l’hypnotique effluve

J’ai regagné le Cargo noir

 

Aujourd’hui dans mes traversées

Je peine encor quand ton visage

Au cœur des longues nuits d’été

Vient me souffler quelques images

Les coups de triqu’ que donn’ Nounours

Entre tes fess’ qui apprécient

Matraqu’ mon cœur et mon amour

Comme un valet de comédie

Mais pardonne au marin, ma bonne,

Hollandais Volant dérisoire

Il err’ si loin de toi, pardonne

Et bénis donc son Cargo noir

Oui pardonne au marin distant

Qui sème en mer des grain’ de gloire

Pardonne et song’ de temps en temps

A moi et à mon cargo noir